La polémique déclenchée par le concours d’écriture lancé par &H dépasse largement la question d’une fin malheureuse. En imposant une romance sad end comme cadre créatif, l’éditeur a ravivé un débat ancien, mais rarement formulé aussi frontalement : qu’est-ce qui définit réellement la romance aujourd’hui ? Un type de récit centré sur une relation amoureuse, ou un genre structuré par un contrat émotionnel précis avec son lectorat ?
La romance comme genre contractuel
Contrairement à d’autres genres littéraires, la romance ne repose pas uniquement sur des motifs narratifs ou des thématiques. Elle s’est construite, au fil du temps, comme un genre contractuel, au sens où lecteurs et lectrices abordent ces récits avec une attente claire : la relation amoureuse doit aboutir à une résolution émotionnellement satisfaisante.
Ce contrat n’a jamais été formalisé par une loi ou une autorité unique, mais il s’est progressivement cristallisé à travers l’histoire littéraire et les pratiques éditoriales. Dans la tradition occidentale, les récits amoureux associés au divertissement, héritiers de la comédie classique, se concluent par une union ou un équilibre retrouvé. Cette structure a durablement ancré l’idée qu’une histoire d’amour « faite pour être lue » devait offrir une forme de réassurance.
Quand l’édition a figé la norme
Au XXᵉ siècle, l’édition a joué un rôle déterminant dans la fixation de cette convention. En utilisant le terme « romance » comme catégorie commerciale, les éditeurs ont cherché à distinguer clairement ces récits d’autres histoires d’amour plus tragiques ou ambiguës, souvent classées en littérature générale.
Cette distinction a été renforcée par les collections spécialisées et les formats de grande diffusion, qui ont compris que la promesse d’une fin heureuse constituait un puissant levier de fidélisation. La romance est ainsi devenue l’un des rares genres où l’issue du récit n’est pas seulement attendue, mais revendiquée comme un critère de reconnaissance.
Une définition institutionnalisée du genre ?
Cette conception a ensuite été relayée et stabilisée par les discours professionnels et critiques. Des associations comme la Romance Writers of America ont défini la romance comme une histoire d’amour dotée d’un dénouement émotionnellement satisfaisant et optimiste, une formulation largement reprise dans les médias, les encyclopédies et les classifications éditoriales.
Des autrices influentes ont également défendu cette frontière, non comme une contrainte créative, mais comme un repère essentiel pour le lectorat. Dans cette perspective, une histoire d’amour tragique n’est pas disqualifiée sur le plan littéraire, mais elle relève d’un autre registre : celui du drame romantique ou de la love story, et non de la romance au sens strict.
Le concours &H comme révélateur, non comme exception
Ce qui rend le concours &H particulièrement révélateur, ce n’est pas l’existence de romances à sad end (d’autres éditeurs romance en ont déjà publié sans provoquer de controverse majeure, ndlr), mais la manière dont cette sad end est présentée comme pleinement compatible avec l’étiquette romance.
En assumant publiquement cette définition, l’éditeur ne se contente pas de proposer une variation narrative. &H interroge frontalement la frontière du genre et, ce faisant, met en lumière une tension déjà latente : celle entre l’évolution des sensibilités narratives et la persistance des attentes lectorales.
Une mutation plus large du paysage romantique
Cette controverse s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition du genre. Depuis plusieurs années, la romance explore des formes plus hybrides, plus ambiguës, parfois plus sombres, influencées par d’autres registres narratifs et par une volonté de renouvellement. La remise en question de la happy end ne surgit donc pas de nulle part, mais s’inscrit dans une dynamique de transformation progressive.
Reste une question centrale : jusqu’où un genre peut-il évoluer sans perdre sa lisibilité ? Si la romance abandonne ce qui a longtemps constitué son principal marqueur distinctif, elle risque de brouiller ses frontières au profit d’une catégorie plus large, mais aussi plus floue, de récits amoureux.
Entre liberté créative et lisibilité éditoriale
Le débat soulevé par le concours &H ne se résume donc pas à une opposition entre lecteurs conservateurs et éditeurs audacieux. Il met en jeu un équilibre délicat entre liberté créative, innovation narrative et responsabilité éditoriale. Car, si la surprise fait partie du plaisir de lecture, la confiance du lectorat repose aussi sur la clarté des promesses faites en amont.
À travers cette polémique, c’est toute la question de la lisibilité des genres qui se trouve posée. La romance peut-elle se redéfinir sans renoncer à ce qui a fait sa singularité ? Ou la sad end, en devenant plus visible, finira-t-elle par redessiner durablement les contours du genre ?










