La romance contemporaine met en scène la passion, la tension et la rencontre. Toutefois, lorsqu’il s’agit de parler de routine, d’usure du désir ou de longévité du couple, le malaise apparaît. Pourquoi ces thématiques, pourtant universelles, restent-elles marginales dans un genre qui prétend explorer l’amour sous toutes ses formes ?
La romance contemporaine est-elle incompatible avec la routine du couple ?
La structure traditionnelle de la romance repose sur l’élan. Deux personnages se rencontrent, s’affrontent, résistent puis cèdent. La tension amoureuse constitue le moteur dramatique principal et l’histoire progresse vers une résolution émotionnelle forte.
Dans ce schéma, la routine représente un défi narratif. Elle évoque la stabilité, la répétition, l’absence de conflit spectaculaire. Autrement dit, tout ce qui semble à première vue peu compatible avec la montée dramatique attendue dans une romance.
C’est pourquoi la majorité des récits s’arrêtent symboliquement au happy ever after. Le couple formé marque l’aboutissement du récit. Ce qui vient après (le quotidien, les compromis, l’érosion du désir, etc.) demeure souvent hors champ.

Lorsque certaines autrices choisissent d’ouvrir leur intrigue sur une relation fragilisée ou déjà installée, elles déplacent le centre de gravité du genre. Le troisième tome de la saga Kings of Sin d’Ana Huang débute ainsi sur un divorce, tandis que Out of the Woods de Hannah Bonam-Young explore la redéfinition d’un couple après dix-sept ans de relation. Dans ces cas, l’enjeu n’est plus la naissance de l’amour, mais sa survie.
Le désir constant en romance : un fantasme difficile à déconstruire ?
La romance fonctionne également comme un espace de projection. Elle propose une intensité émotionnelle continue, où le désir est puissant, assumé et presque inépuisable.
Introduire la routine revient à reconnaître que le désir fluctue, qu’il peut s’affaiblir ou se transformer. Cette idée peut être inconfortable pour un lectorat qui associe le genre à une forme de refuge émotionnel.
Les tropes les plus populaires (enemies-to-lovers, slow burn, seconde chance) reposent tous sur une dynamique de tension. La routine, en revanche, suppose de parler de durée, d’habitude et de fatigue relationnelle. Elle déplace le fantasme vers une réalité plus adulte, moins spectaculaire.

Lorsque des romans comme Dirty Diana mettent en avant l’usure du désir au sein d’un couple établi, ils bousculent implicitement cette attente d’intensité constante. La réception contrastée de ces textes révèle combien la romance reste associée, pour beaucoup, à une promesse d’exaltation plutôt qu’à une exploration de la durée.
La longévité du couple en romance : un enjeu générationnel et éditorial
La question de la routine renvoie également à l’évolution du lectorat. Si la romance met souvent en scène des débuts (premières rencontres, débuts de carrière, nouvelles étapes de vie) ses lecteurs et ses lectrices, eux, vieillissent, construisent des relations longues, traversent des séparations ou des recompositions.
La représentation de couples installés depuis dix ou quinze ans reste pourtant minoritaire. Lorsqu’elle apparaît, elle est souvent traitée comme une crise exceptionnelle plutôt que comme un état ordinaire de la relation.

Ce décalage interroge le marché éditorial. Existe-t-il une demande suffisante pour des romances centrées sur la durée et la routine ? Ou ces récits demeurent-ils perçus comme moins vendeurs, moins immédiatement attractifs que les histoires de passion fulgurante ?
La routine en romance : un tabou narratif en train d’évoluer ?
Parler de routine ne signifie pas renoncer au romantisme. Cela suppose d’admettre que l’amour évolue, qu’il traverse des phases de doute et de transformation.
En intégrant progressivement des récits sur la longévité du couple, certains auteurs et certaines autrices élargissent les frontières du genre. Ils déplacent la tension narrative vers d’autres enjeux : la communication, la redécouverte de soi, la reconstruction du désir.
La routine n’est pas l’absence d’amour. Elle en est l’épreuve. Reste à savoir si la romance contemporaine est prête à faire de cette épreuve un moteur central, ou si elle continuera à privilégier l’éclat des commencements.
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